Peut-on être complètement Charlie ?

mercredi 25 février 2015
par  Ludovic

Lorsque l’on manifeste pour la liberté d’expression, peut-on être tout à fait Charlie ? Peut-on l’être complètement, et adhérer sans réserve aux prises de positions passées et futures de ce journal, comme le demandent leurs rédacteurs ?

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la ligne éditoriale de Charlie Hebdo s’était considérablement infléchie vers une soupe idéologique difficile à comprendre. Par exemple, certains rédacteurs refaisaient l’histoire du terrorisme depuis la guerre d’Algérie, en passant par les attentats de Carlos ou des Brigades Rouges dans les années 70, jusqu’au 11 septembre, prétendant faire le lien entre eux et y trouver une filiation.

Une soupe idéologique difficile à comprendre

Les recherches de Daniel Leconte, collaborateur épisodique de Charlie Hebdo et ancien rédacteur du Monde Diplomatique ont abouti d’ailleurs au téléfilm Carlos qui mettait en lumière les liens entre ce dernier et les cellules révolutionnaires allemandes, ainsi que le soutien logistique de l’ancien bloc de l’est, des mouvements palestiniens, des régimes bassistes du Moyen Orient et effectivement de certains mouvements ou Etat islamiste comme le Soudan. Faits connus seulement des initiés.

Pour autant, peut-on comparer le terrorisme des algériens pendant leur guerre d’indépendance, celui de la Fraction Armée Rouge allemande avec le terrorisme islamique d’aujourd’hui ? Pour Charlie Hebdo, il semblerait que oui. Faire l’histoire du terrorisme en tant qu’acte terroriste, plus ou moins décontextualisé de la période historique et surtout du terreau dans lequel il nait. Et ceci, dans les colonnes de Charlie Hebdo, à des fins de dénonciation répétées et réitérées jusqu’à la nausée. Au fait, s’est-il trouvé quelqu’un de normalement constitué pour trouver que le terrorisme islamique c’était bien ? Alors évidemment, si on le met sur le même plan que le « terrorisme » dans les guerres de libération nationale ou que le terrorisme palestinien, mais qu’en soit le terrorisme c’est mal, on voit déjà beaucoup mieux ou les auteurs de ces thèses veulent en venir…

Plus fort. L’Europe occidentale a connu une vague de terrorisme d’extrême gauche dans les années 70. Elle est toujours susceptible de se réveiller, selon ces mêmes auteurs. Problème : -si on met de côté l’Italie- en Allemagne et en France il ne s’est jamais s’agit que d’une poignée de personnes vites neutralisées. Et aujourd’hui, même en Italie, aucun mouvement d’extrême gauche- instruit par la période précédente- ne se voit déterrer une kalachnikov pour tirer sur je ne sais quelle cible. En principe, les manifs de masse c’est plus efficace (du moins en Grèce ou en Espagne …).

La nouvelle menace selon Charlie : l’islamo gauchisme

Mais pour certains rédacteurs de Charlie Hebdo rien n’est moins certain : car le danger viendrait désormais de l’islamo-gauchisme. Personnellement, je n’ai pas encore compris ce terme. Mais il semblerait (pour eux) que certains intellectuels de la gauche radicale (lesquels d’ailleurs ?) justifient les attentats islamistes au nom… de leurs idées radicales, justement. La preuve : il s’est trouvé bon nombre d’intellectuel de gauche pour expliquer (si ce n’est justifier, évidemment) les émeutes en banlieue par leur dimension « sociale » (la misère, les conditions de vie etc…).

Là, je suis obligé de m’arrêter. En dehors du fait que je n’ai pas vu de slogans islamistes pendant les émeutes en banlieue, je me souviens des éditos de Luttes Ouvrière traitant les jeunes de lumpenprolétariat, obsédés par la société de consommation… C’est dire leur soutien…

Mais même, en dehors de ça, je ne connais pas à ma radio, ni même dans les partis institutionnels de l’extrême gauche de gens qui ont une sympathie particulière pour l’islamisme et les valeurs qu’il porte (et heureusement, ça serait un comble !!!). Tout juste Olivier Besancenot a-t-il tenté tactiquement de mettre sur sa liste une personne voilée, ce qui lui a valu de se prendre une veste électorale...

L’influence des néo conservateurs américains

Cette obsession du terrorisme et de l’islamisme dans un pays qui n’avait pas encore été marqué par des attentats de grandes ampleurs comme aux Etats-Unis ou en Espagne était déjà suspect (au moins sur un plan éditorial). Mais couplé à cette haine du « rouge » (haine des marxistes du monde diplo -qui le leur rendait bien-, haine des expériences socialistes en Amérique du sud, haine de la gauche radicale ou des anti-européens), c’est-à-dire, à dire en principe de l’exacte antithèse des islamistes, j’avoue avoir eu du mal à comprendre. Ou plutôt je ne comprends que trop bien : associer un fascisme d’extrême droite (et qui plus est, islamiste) à un fascisme supposé d’extrême gauche (mais très virtuel, alors…) et tirer un trait d’égalité entre eux, c’est ce que j’appelle de la soupe idéologique, digne d’un conservateur américain. (Voir de Fox News…)

Pour nous (la gauche de la gauche) leurs idées ne tombent pas du ciel, mais s’inspire très nettement des néo conservateurs américains. En résumé, les valeurs occidentales doivent être défendues, mais de façon un peu particulière : oui à la dénonciation du terrorisme islamiste, mais un peu moins pour les régimes islamistes alliées comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar (qui financent le terrorisme d’ailleurs). J’espère tout de même que Charlie Hebdo ne s’est pas gêné pour parler de l’Arabie Saoudite, mais sait-t-on jamais… Oui au droit d’ingérence, mais pas vraiment en Palestine… Non à l’antisémitisme (surtout en banlieue), mais n’allez pas y voir un effet du conflit israélo-palestinien… Non à tout ce qui pourrait rappeler de près ou de loin une expérience socialiste –même démocratique- : et il faut avoir lu les reportages au Venezuela de Bernard Maris, agrégé d’économie et professeur des universités, pour comprendre qu’il n’était pas partisan… Oui à l’Europe libérale, quand toute la gauche de la gauche vote non, et que même le parti socialiste ouvre un débat sur cette question… Non au complotisme (quelqu’un est « pour » au fait ?), mais il serait plutôt de gauche radicale à tendance islamo-gauchiste, selon leur dernière édition. (Si les idées complotistes sont aussi répandues, c’est d’abord un fait de société et ça touche tous les milieux) Ceci dit, à Charlie Hebdo ils font encore plus fort : dénoncer le complotisme, mais crier au complot tous les jours… contre leurs cibles préférées. Non au terrorisme, bien sûr, mais à toute sorte de « terrorisme », y compris à celui de l’ANC avant l’emprisonnement de Mandela. Nelson Mandela qui a disparu de la liste des terroristes aux Etats Unis… dans les années 2000.

Heureusement Charlie Hebdo n’assume pas la totalité de ces idées. Mais leurs rédacteurs et particulièrement leur rédacteur en chef Philippe Val, s’en sont largement inspirés dans les années 2000. Et plus que tout, c’est le ton qui est le plus choquant. Des éditos où perle la haine des jeunes de banlieue, où les analyses politiques (concernant le traité européen, par exemple) sont aux hachoirs, sans aucune nuance. Où le complot est à l’œuvre chez les anti-européens (une alliance de l’extrême gauche et de l’extrême droite…) où dans les projets de gaz ou d’eau de Chavez et de Morales… C’est vraiment à se demander, si à un moment donné de leur histoire les rédacteurs de Charlie Hebdo n’ont pas juste perdu la notion de bien-être du peuple, pour se concentrer sur des leçons de morale, des appels à la laïcité et dénoncer la barbarie… Forcément islamistes par les temps qui courent. A ma connaissance même les journaux de droite de bonne tenue ne sont pas aussi véhéments et hystériques dans la dénonciation (mais de quoi au fait ? a-t-on envie de leur demander). Pour tout dire, à la fin, on a l’étrange sentiment d’avoir « des chiens de gardes » encore plus sourcilleux et plus velléitaires que Le Figaro lui-même.

Une demande d’adhésion sans condition

Dernière exemple en date, le remarquable édito de leur dernier numéro. Quatre millions de personnes se sont mobilisées pour eux (pour 30 000 lecteurs), et tout le monde attends avec impatience ce qu’ils vont avoir à dire après cette tuerie tragique. Eh oui, quoi ? Que ces tueurs sont des fous ? Qu’il ne faut pas faire l’amalgame avec tous les musulmans ? Que la liberté d’expression ne se discute pas, et que s’ils avaient à publier à nouveau ces caricatures ils le feraient ? PAS DU TOUT. Leur édito sera consacré à LA DENONCIATION de ceux qui ne les ont pas totalement soutenus lorsqu’ils ont publié les caricatures du prophète. (Parce qu’à Charlie Hebdo, c’est ça aussi la liberté d’expression…) Eh bien moi, je dis que c’est la grande classe ! Dans un tel moment d’unanimité nationale, voilà un bel exemple de dignité…

Mais le tableau ne serait pas complet, si en page 2, dénonçant les théories du complot qui fleurissent sur internet suite à l’événement, le rédacteur n’écrivait pas sentencieux (je cite) : « mais il faut être lucide, ce complotisme est un problème de la gauche radicale et de la sous culture islamo-gauchiste qui sévit sur internet » (Jean Yves Camus). J’espère vraiment que la dite gauche radicale n’a rien à voir avec les attentats, parce qu’à les lire, on commence à avoir des doutes…
On est bien d’accord, on parle ici des rédacteurs. Les dessinateurs avaient du talent, et ils l’ont appris à leur dépend, serait on presque tenté de dire, car c’est eux qui étaient visés...

La banlieue et l’islam, deux cibles faciles

Une dernière chose, tout de même, car c’est peut-être la plus importante. Je ne sais pas si Charlie Hebdo a bien fait ou pas de publier ces caricatures du prophète. Certain appelle ça, la liberté d’expression. Sans doute, mais on est obligé de constater que la presse française de la fin du 19ème et du début du 20ème caricaturait le pape et tout ce qui avait trait à la religion alors que leur société était sous son emprise. Est-ce le cas de la nôtre ? Bien sûr que non. Personne n’imposera, par exemple, à une française d’origine le respect de la charia. Les quelques convertis le font par choix. Nous ne risquons pas de voir, demain, des députés se réclamant de l’Islam politique débarquer à l’Assemblée Nationale (n’en déplaise à Houellebecq). Alors il reste le problème de certaines banlieues où la réislamisation a déjà eu lieu, et où désormais c’est l’Islam politique qui gagne du terrain. Pour autant, est-ce un problème seulement religieux ? Mon petit doigt me dit que non. Et il me dit aussi de façon presque aussi certaine, que les gens qui vendent du papier, écrivent des articles scandalisés sur la banlieue et ses mœurs (« ni pute, ni soumise », voir Théo Van Gog), ne changeront jamais rien à la situation des gens qui y habitent. Et pas seulement, parce qu’ils n’en ont pas le pouvoir (de donner du travail, d’améliorer les conditions de vie, par exemple), mais tout simplement parce qu’ils ne s’adressent même pas à eux ! Qui lit Charlie Hebdo en banlieue ? Et même, qui se sent concerné dans ces quartiers par un reportage scandalisé de France 2 sur le statut de la femme en banlieue ? Très peu de gens en fait. Les gens sur place savent comment ça se passe… Il n’y a pas de prise de conscience miraculeuse à attendre dans ces quartiers, comme le souhaiterais Caroline Fourest de Charlie Hebdo. Ca fait bien trente ans que ça dure, et que c’est plus compliqué que des admonestations morales.

On pourrait écrire des pages sur ce qu’il se passe dans certaines banlieues, et d’ailleurs c’est ce qu’ont fait beaucoup d’universitaires et de journalistes. Une fois le constat dressé, nul doute que la situation y est pire aujourd’hui, qu’elle ne l’était il y a dix ans (chiffres à l’appui !), qui elle-même était pire qu’il y a dix ans auparavant… Date des premières études sur la question… (Et, c’est dire la très grande utilité de l’écrit).

Avec les conséquences que l’on sait : contre-culture, contre société (différenciation culturelle), retour à un ordre moral dévoyé, nihilisme (négation du reste de la société sous la forme du complotisme et de l’Islam politique), hyper matérialisme etc…
Des phénomènes qui touchent progressivement le reste de la société, si l’on en croit par exemple le nombre de convertis partis faire le djihad, mais aussi les théories du complot farfelues qui fleurissent chez les jeunes bourgeoises du 17e…

Pas forcément grand-chose à voir avec la religion…

Ce qui nous amène à une vrai question : la dénonciation de l’Islam (au sens large, l’Islam politique mais aussi la condition de la femme dans l’Islam) s’adresse finalement assez peu aux musulmans pratiquants, et beaucoup plus à ceux qui ont déjà pris leurs distances avec la pratique religieuse et les traditions. Mais elle s’adresse carrément à ceux qui ne sont pas musulmans… Parce que bien entendu la critique, les laïcs la comprennent beaucoup mieux… Avec une utilité très relative pour les gens concernés… Du coup, on peut vraiment se demander à quoi sert la dénonciation obsessionnelle du fait religieux (en l’occurrence musulman), si ce n’est à mobiliser les laïcs !!! Quand je dis que Charlie Hebdo a fait de la dénonciation des religions un fonds de commerce, c’est peut-être le cas, puisque Philippe Val a lui-même admis qu’il fallait que son journal sorte du Ghetto de la gauche (sic), mais c’est surtout que ça n’a pas une grande utilité, à part exciter une forme d’islamophobie…. Et c’est toute la question, où veut en venir Charlie ?

Une liberté d’expression à géométrie variable

Enfin et pour finir, ce journal parle de liberté d’expression.

Ils parlent de liberté d’expression mais leur avocat Gérard Malka, curieusement aussi avocat de la plus grande banque luxembourgeoise, a mis sur la paille le journaliste Denis Robert pour son travail d’investigation sur la dite banque. (Les juridictions d’appel ont en définitive libéré Denis Robert de toute poursuite…)

Ils parlent de liberté d’expression, mais Philippe Val a viré Siné un dessinateur historique pour complaire à Sarkozy, en utilisant une accusation farfelu d’antisémitisme (les tribunaux ont évidemment condamné Charlie Hebdo). Pour ce fait de gloire, Claude Askolovitch, (celui qui a dénoncé Siné à la radio), a été promu chef du service politique du Journal du Dimanche (dont l’actionnaire est un ami de Sarkozy). Philippe Val a été nommé peu après à la direction de France Inter par le même Sarkozy….

Liberté d’expression, vraiment ?

Si j’écrivais ces lignes avec leur état d’esprit, je dirais qu’ils ont raison : il vaut mieux une grande cause que des petits méfaits…

Ludovic Hélion


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